Depuis que j’ai mis « La main à la pâte »…

Le témoignage d’un (très ?) ancien accompagnateur de l’ESPCI.

Pendant près de deux mois, j’ai retrouvé, une fois par semaine, mes petits monstres. Tous les jeudis, je m’échappais des TP pour partir dans le 13ème arrondissement, destination l’école maternelle de la rue de Patay, pour « éveiller l’esprit d’expérimentation scientifique », tel est notre ambitieux et pompeux objectif, chez une bande de 12 petits diablotins dont l’âge se compte sur les doigts d’une seule main (4/5 ans pour les plus vieux !).

Au début, chargé de mes diverses expériences d’enseignement (c’est écrit ça sur mon CV !), plein d’ambitions et de discours en préparation, je « croyais » que j’avais plein de choses à leur apprendre et l’expérience était palpitante ! Dés la première séance, j’ai compris que mes dons de pédagogue s’étaient envolés et que tout était différent avec des petits de cet âge !…

Moi : « Tara, si je mets ce bouchon dans l’eau, est-ce qu’il coule ? »

Tara : « Papa, tu viendras jouer avec moi dans la cour après ? »

Moi : « Non, moi, c’est Willy, je ne suis pas ton papa…et le bouchon, alors ? »

Tara : « T’es maîtresse ? »

Moi : « Euh, non plus, c’est la dame là-bas…Bon, je mets le bouchon dans l’eau, il coule ? »

Diatou : « Regarde, Willy, j’ai fait un escargot avec la pâte à modeler, il est beau ? Tu peux me faire les antennes ? »

Moi : « Mais, Diatou, je t’avais dis de faire une barque pour voir si elle coulait dans l’eau ! Bon d’accord, je te fais les antennes… »

Diatou : « Mais, non, t’écrases tout avec tes gros doigts ! Regarde, c’est COMME ÇA… »

Quentin : « Willy, j’ai mis tout le carton de pâte à modeler dans l’eau : elle coule regarde ! »

Moi : « Non, Karl, ne verse pas le sot d’eau sur Anaïs ! Je t’avais dis que c’était pour remplir le bassin… ! »

Diatou : « Tu peux me porter, Willy ? »

Willy : « D’accord mais, on regarde le bouchon flotter… »

Diatou : « T’as quel âge Willy ? La maîtresse, elle a dit qu’elle avait 400 ans… »

Moi :  « Je crois que tu as mis un zéro de trop…Moi, j’ai 21 ans. Mais regarde le bouchon, si j’appuie dessus il remonte à la surface…Ah ! Qui a dévissé le bouchon du bassin, il y a de l’eau partout ! »

Milan : « C’est pas moi, Willy, j’ai pas fait exprès ! »

Juliette : « T’as vu Willy, j’ai très bien fait mon radeau. Et puis, j’ai tout compris à l’histoire que t’as racontée tout à l’heure. J’suis sûr que les garçons, ils ont rien compris, comme d’habitude ! »

Tara : « Willy, tu viens t’asseoir à coter de moi ? »

Moi : « Je veux bien, mais, j’ai déjà Diatou sur les épaules »

Anaïs : « Willy, on peut pas faire autre chose, c’est nul ce que tu nous fais faire, j’aime pas jouer avec l’eau, Karl, il m’en a mis partout ! »

Papysse : « Willy, t’es marié ? Ils sont où tes enfants ? »

Milan : « Willy, je peux monter sur tes genoux »

Tara : « Non, c’est moi ! »

Salimata : « Pourquoi toujours elle, moi, Willy »

Milan : « Mais, j’ai demandé en premier ! »

Et puis la maîtresse vient me sauver, 3 sur les genoux, une accrochée sur mon dos, deux qui me tirent les oreilles.

La Maîtresse : « Aller, les enfants, vous en avez assez mis partout pour aujourd’hui. On se met en rang pour aller dans la cours. Et on montre à Willy comme on peut être sage … »

Moi : « Bon, on va s’arrêter là, j’espère que vous avez tout compris : la semaine prochaine nous allons étudier les changements d’état. Je vous dit au revoir… »

Milan : « Un bisou Willy… »

Tous : « Oui…un bisou…moi aussi…et moi ?…un bisou… »

Et voilà les plus petits qui sortent de la sieste : « un bisou, Willy… ».

Moi : « OK… »

C’est parti pour faire un bisou aux cinquante enfants de l’école maternelle de la rue de Patay qui viennent tous vers moi…Et tous en cœur : « Au revoir, Willy »…

Enfin, voilà. C’était comme ça tous les jeudis ! La classe devenait un cratère. Les enfants, tous plus adorables les uns que les autres. Ils étaient pleins d’énergie, de questions, de rires, de larmes, de cris, d’affection et de feutre sur les doigts. Je croyais avoir quelque chose à leur apprendre et il est clair qu’ils m’auront appris beaucoup plus que ce que je pouvais leur apporter.

Ils m’ont fait redécouvrir la spontanéité et le coloriage. Ils exprimaient et affirmaient tous une personnalité qui leur était propre, incroyablement différente les unes des autres ; comme si les adultes cherchaient toujours à se cacher ou à s’uniformiser. Ils m’ont réappris à voir le monde à travers les contes et les pots de peinture : tout en couleurs et en papier marché ! Les sentiments s’imposent chez eux sans la moindre retenue : ils passent du rire aux larmes, de la tendresse à la colère avec une expressivité tellement plus naturelle…Tout leur corps, leurs gestes, leurs paroles, leur visage expriment la vie grouillante qui est en eux, simplement.

On se sent vieux quand on s’aperçoit qu’on a un peu oublié tout ça.
Et les gens, dans la rue, ont l’air tellement vieux, tous, aussi…

Allez mettre au moins une « Main à la Pâte » : une petite leçon de vie, ça fait du bien !

Willy 117, pour la « Main à la Pâte »

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